Illustration de Demon's Souls, le jeu que Sony a refuse de publier en Occident en 2009, une erreur reconnue par son ancien patron.

Demon’s Souls : l’erreur stratégique de Sony reconnue par son ex-PDG

Lili · · 4 min · 0 commentaire

En 2009, Sony a commis ce que son ancien patron Shuhei Yoshida décrit aujourd’hui comme une erreur monumentale : refuser de publier Demon’s Souls en dehors du Japon. Ce jeu, jugé trop difficile et trop niche par la direction de PlayStation, allait pourtant donner naissance à un genre vidéoludique majeur, les Souls-like, et à des titres cultes comme Dark Souls, Bloodborne ou Elden Ring. Retour sur un rendez-vous manqué qui a redessiné l’histoire du jeu vidéo.

Un développement chaotique, sauvé par un outsider

Lancé vers 2007 sous l’impulsion de Takeshi Kajii, producteur chez Sony Japan Studio, le projet qui deviendra Demon’s Souls visait à ressusciter une approche exigeante du jeu d’action. Mais le développement fut un calvaire : problèmes techniques, framerate instable, direction artistique floue… Le titre frôla l’annulation. C’est alors qu’intervint Hidetaka Miyazaki, entré chez FromSoftware en 2004 et tout juste repêché de la série Armored Core. Avec une liberté quasi totale car personne ne croyait vraiment au projet, il insuffla les bases de ce qui allait devenir la « recette Souls » : morts punitives mais justes, système d’âmes comme monnaie et expérience, narration environnementale opaque, et un multijoueur asynchrone novateur avec coopération et invasions.

Le verdict de Sony : un jeu trop risqué pour l’Occident

Lorsque Demon’s Souls sort au Japon le 5 février 2009, les ventes initiales sont modestes, quelques dizaines de milliers d’unités. Sony Computer Entertainment, échaudé par un développement difficile et une réception critique locale en demi-teinte, estime que le jeu n’a aucun potentiel global. La filiale américaine refuse de le distribuer, et la multinationale décide de ne pas le localiser elle-même en anglais ni dans d’autres langues. Un choix lourd de conséquences.

C’est finalement Atlus USA qui saisit la balle au bond et publie le titre en Amérique du Nord dès le 6 octobre 2009, suivi par Bandai Namco en Europe le 25 juin 2010. Le bouche-à-oreille et les imports font exploser la notoriété du jeu : à la fin 2009, il s’était déjà écoulé à 135 000 exemplaires au Japon, bien au-delà des prévisions de Sony, et il dépassera le million mondial en 2011, puis 1,7 million en 2015. Une claque pour PlayStation, qui avait co-financé le développement mais abandonné les droits à des tiers.

La naissance de Dark Souls : FromSoftware tourne le dos à Sony

Dépité par le traitement de Sony, FromSoftware refuse de collaborer à nouveau avec le constructeur pour une suite de Demon’s Souls. Shuhei Yoshida, ancien président de Sony Interactive Entertainment, a reconnu que le studio était « tellement déçu » qu’il a claqué la porte. Bandai Namco, fort de son expérience de publication en Europe, devient alors le partenaire principal de FromSoftware. Ensemble, ils développent Dark Souls, annoncé en 2010 et sorti en 2011. Le jeu reprend l’ADN de son prédécesseur (difficulté élevée, multijoueur asynchrone, narration elliptique) mais dans un monde interconnecté qui marque les esprits. Le succès est planétaire, et le genre Souls-like est officiellement né… sans que Sony n’en tire les bénéfices directs.

Les détails d’un jeu devenu culte

Sorti exclusivement sur PlayStation 3, Demon’s Souls proposait une structure en hub, le Nexus, donnant accès à cinq mondes distincts (Boletaria, Stonefang, Latria…). Son système de tendance du monde, invisible, modifiait la difficulté et certains événements selon les actions du joueur. Malgré des défauts techniques (chutes de framerate, problèmes réseau), le titre fut salué pour son exigence raffinée et son approche radicalement différente des RPG de l’époque. Les forums d’importateurs américains et européens en firent un jeu culte bien avant sa sortie officielle en Occident, preuve que Sony avait mal évalué son public.

Le remake PS5 : une tentative de rédemption ?

Plus d’une décennie plus tard, le vent a tourné. Conscient du trésor laissé filer, Sony confie à Bluepoint Games le soin de réaliser un remake complet de Demon’s Souls pour le lancement de la PlayStation 5, le 12 novembre 2020. Cette version, acclamée pour sa refonte graphique 4K et ses 60 images par seconde, conserve le gameplay original quasi intact. Une manière pour PlayStation de réutiliser ce qui avait été boudé autrefois comme une vitrine technologique de sa nouvelle console, soulignant le chemin parcouru depuis l’époque de la PS3.

Et maintenant ? Sony cherche à sécuriser FromSoftware

L’histoire ne s’arrête pas là : en 2022, Sony et Tencent ont investi dans FromSoftware, prenant respectivement 14,09 % et 16,25 % de son capital. Puis, en novembre 2024, Kadokawa Corporation, maison-mère du studio, a révélé avoir reçu une lettre d’intention de Sony en vue d’un rachat d’actions, précisant toutefois qu’« aucune décision n’a été prise pour le moment ». L’ex-PDG Yoshida peut méditer sur ce retournement : après avoir sous-estimé Demon’s Souls, PlayStation tente désormais de mettre la main sur le créateur d’Elden Ring pour ne plus jamais répéter la même erreur.

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