Poursuivi au Japon par Nintendo et The Pokémon Company pour violation de brevets, le phénomène Palworld semble aujourd’hui bien loin d’être menacé. Les derniers développements judiciaires révèlent une plainte considérablement réduite, des dommages symboliques et une position de plus en plus fragilisée pour le plaignant. Retour sur une affaire qui pourrait faire jurisprudence.
Une procédure recentrée sur des versions dépassées
Comme le révèlent les documents de la Tokyo District Court, la plainte a été modifiée en novembre 2025 pour ne viser que les anciennes moutures de Palworld. Pocketpair avait en effet procédé à des mises à jour préventives, retirant ou modifiant les éléments jugés litigieux par Nintendo. Résultat : le périmètre du procès est désormais limité à des versions qui ne sont plus commercialisées.
La demande de réparation est à l’avenant. Nintendo et The Pokémon Company réclament 5 millions de yens (environ 33 000 dollars américains) de dommages-intérêts pour chaque société, auxquels s’ajoutent les intérêts, ainsi qu’une injonction contre la distribution du jeu. Un montant que plusieurs analystes jugent quasi symbolique au regard des millions de copies écoulées par Palworld.
Nintendo fragilisé sur le front des brevets
Parallèlement, la stratégie de brevets de Nintendo rencontre des vents contraires. Aux États-Unis, l’Office des brevets (USPTO) a émis un rejet non définitif à l’encontre d’un brevet lié au mécanisme d’invocation de personnages. Les 26 revendications ont été rejetées. Bien que cette décision ne soit pas définitive, Nintendo dispose d’environ deux mois pour répondre, avec possibilité de prolongation et d’appel. La marge de manoeuvre est donc étroite.
Au Japon, la situation n’est guère plus favorable. L’office japonais des brevets (JPO) a déjà retoqué l’un des brevets de capture de monstres, estimant qu’il manquait d’originalité. Pire encore, en cours de procédure, Nintendo a dû réécrire l’un de ses brevets, une manoeuvre rare qui trahit la fragilité de ses arguments.
En conséquence, l’horizon de la firme de Kyoto s’assombrit : au mieux, elle obtiendra une indemnisation modeste et une décision de justice au champ d’application limité, sans parvenir à faire interdire le jeu dans sa version actuelle.
L’enjeu véritable : breveter le gameplay
Le coeur du dossier ne réside pas dans la ressemblance visuelle entre les Pals et les Pokémon, mais dans la protection par brevet des mécaniques de jeu. Nintendo s’appuie sur trois titres déposés après la sortie en accès anticipé de Palworld : le brevet n° 7545191 couvre un système de capture par projectile dans un espace en trois dimensions, à la manière d’une Poké Ball. Le n° 7493117 porte sur la gestion des collisions et des déplacements lors des combats entre créatures. Enfin, le n° 7528390 protège un système de monture dynamique capable de passer de la terre à l’air ou à l’eau sans transition brutale.
Pour Pocketpair, ces brevets posent un grave problème : ils cherchent à monopoliser des boucles de gameplay présentes dans de nombreux jeux, de l’exploration en monde ouvert aux combats avec familiers. L’enjeu dépasse donc largement le cas Palworld, car une victoire de Nintendo pourrait geler l’innovation sur le segment du monster-collecting.
Palworld, un titan commercial qui échappe à l’étau juridique
Lancé en janvier 2024 sur PC et Xbox, Palworld a immédiatement déchaîné les passions. Surnommé « Pokémon avec des flingues », le titre de Pocketpair a fusionné survie, crafting et capture de créatures avec un ton décalé. Résultat : plus de 12 millions d’exemplaires vendus sur Steam et une communauté de 25 millions de joueurs toutes plateformes confondues.
Malgré la plainte, le studio n’a pas cédé. Il a maintenu le portage PS5 qui a vu le jour en 2024, et a même annoncé un partenariat avec Sony Music Entertainment pour décliner la licence en produits dérivés. Le community manager de l’équipe avait qualifié l’attaque de Nintendo de « journée déprimante », mais le cap est tenu.
Le jeu continue d’évoluer avec une feuille de route ambitieuse : nouveaux Pals, zones, donjons et même l’introduction envisagée de microtransactions pour pérenniser l’IP. Loin d’être un simple feu de paille, Palworld s’installe dans le paysage vidéoludique.
Un précédent aux conséquences durables
Quelle que soit l’issue du procès, cette bataille restera comme un test grandeur nature de la brevetabilité du game design. Si Nintendo parvient à faire reconnaître sa propriété sur des séquences d’actions aussi génériques que le lancer d’un objet pour capturer une créature, cela pourrait dissuader de nombreux studios indépendants de s’aventurer sur le segment du monster-collecting. À l’inverse, le rejet de plusieurs brevets par les offices compétents pourrait limiter ce type d’offensive juridique.
Avec des dommages réclamés à peine supérieurs à 66 000 dollars au total, l’addition pour Nintendo semble bien maigre, d’autant que le succès de Palworld ne s’est jamais démenti. L’empire Pokémon, lui, sortira-t-il renforcé de ce bras de fer ? Rien n’est moins sûr.


