Elden Ring a tout raflé : plus de 30 millions de copies vendues, un titre de Jeu de l’année, une extension acclamée. Pourtant, derrière ce triomphe, la maison-mère Kadokawa traverse une tempête financière sans précédent. Entre accusations de fuite de profits, guerre d’actionnaires et salaires décriés, le chef-d’oeuvre de FromSoftware est devenu le catalyseur d’une crise de gouvernance majeure.
Un succès commercial historique, des marges faméliques
Lancé le 25 février 2022 sur PC, PS4, PS5, Xbox One et Xbox Series, Elden Ring a immédiatement conquis la planète. Co-créé par Hidetaka Miyazaki et George R.R. Martin, le jeu a redéfini l’action-RPG en monde ouvert, héritier des Souls, et s’est imposé comme un phénomène culturel. Avec 30 millions d’exemplaires écoulés en trois ans, il figure parmi les plus gros succès japonais de la décennie. Pourtant, la rentabilité des capitaux propres de Kadokawa a dégringolé de 9,4 % en 2022 à seulement 0,5 % en 2025. Un écart qui a mis le feu aux poudres chez les investisseurs.
La fuite des profits : le coeur du scandale
Le noeud du problème ? Un accord de distribution historique. FromSoftware auto-édite le jeu au Japon, mais c’est Bandai Namco qui gère l’international. Pour le fonds activiste Oasis Management, basé à Hong Kong et désormais premier actionnaire avec 15,25 % des parts, cette structure provoque une véritable « fuite de bénéfices ». Les revenus colossaux d’Elden Ring sont en partie captés par l’éditeur tiers, privant Kadokawa de marges bien plus confortables. Oasis pointe du doigt le PDG Takeshi Natsuno, accusé de ne pas avoir renégocié ces accords ni capitalisé sur la marque via des produits dérivés ou des adaptations transmedia.
La situation est d’autant plus frustrante que FromSoftware a racheté les droits de propriété intellectuelle d’Elden Ring à Bandai Namco en avril 2023, selon un document de l’USPTO. Une manoeuvre qui isole l’éditeur de la franchise, mais qui n’a pas encore permis de réinternaliser la distribution mondiale.
Guerre d’actionnaires et avenir incertain
Lors de l’assemblée générale du 23 juin 2026, Takeshi Natsuno a conservé son poste, mais la pression reste maximale. Oasis Management menace d’augmenter encore sa participation. En parallèle, Sony (14,1 %) et Tencent (16,3 %) ont renforcé leurs investissements dans FromSoftware dès 2022, avec l’idée de permettre une auto-édition future. Sony est même en pourparlers pour racheter Kadokawa, une opération qui rebattrait toutes les cartes. L’entrée de Sony au capital (environ 10 %) n’a pour l’instant apporté « aucun retour bénéfique concret », selon les activistes, qui déplorent l’absence de projets d’envergure autour de la licence.
À cela s’ajoutent d’autres déboires : une brèche de données en 2024 et une enquête sur les conditions de travail de collaborateurs indépendants ont fragilisé l’image de Kadokawa.
Des développeurs sous-payés malgré les milliards
Le contraste est saisissant. Alors que Kadokawa a généré 1,4 milliard de dollars de revenus, les employés de FromSoftware gagnent en moyenne 4 millions de yens par an (environ 29 000 dollars). Des témoignages évoquent des salaires autour de 24 000 euros annuels, bien en dessous des standards de Tokyo, et des heures supplémentaires nocturnes payées sans majoration correcte. Hidetaka Miyazaki, le président du studio, a pourtant déclaré qu’il refusait tout licenciement tant qu’il serait aux commandes, privilégiant la stabilité de l’emploi dans un secteur marqué par des vagues de suppressions de postes.
Cette posture, saluée en interne, est perçue par certains investisseurs comme un frein à l’optimisation financière. Un paradoxe de plus pour un studio dont le jeu a aussi fait l’objet d’une action en justice pour « difficulté excessive », sans que cela n’entame son succès.
Quel avenir pour la licence Elden Ring ?
L’extension Shadow of the Erdtree et le spin-off multijoueur Nightreign tentent de prolonger l’exploitation de la marque, mais les activistes jugent ces efforts insuffisants. Si Sony venait à acquérir Kadokawa, la donne changerait radicalement : le géant japonais pourrait renégocier ou internaliser la distribution, et intégrer Elden Ring dans son écosystème PlayStation. Reste à savoir si FromSoftware parviendra à préserver son indépendance créative, chère à Miyazaki, tout en répondant aux exigences de rentabilité. Une chose est sûre : le scandale Elden Ring n’en est qu’à ses débuts.


