Ce mercredi 24 juin 2026, l’assemblée générale annuelle de Kadokawa Corporation vire au bras de fer. L’actionnaire activiste Oasis Management, devenu premier détenteur de parts en mars avec 13,76 % du capital, exige la tête du PDG Takeshi Natsuno. Au coeur de la tempête : la gestion des profits colossaux d’Elden Ring, le chef-d’oeuvre de FromSoftware, dont Kadokawa est la maison-mère.
Une assemblée générale sous haute tension
Le fonds spéculatif basé à Hong Kong, engagé auprès du groupe japonais depuis 2020, a intensifié sa campagne ces dernières semaines. Après s’être opposé à la réélection de Natsuno le 14 mai, Oasis a publié en avril un rapport de 130 pages intitulé « A Better Kadokawa ». Le document épingle une « fuite matérielle de profits » sur les ventes internationales d’Elden Ring, où l’éditeur Bandai Namco Entertainment capte l’essentiel des revenus hors Japon. La direction résiste, mais un vote de protestation significatif pourrait forcer le conseil à revoir ses priorités en matière d’allocation du capital.
Elden Ring, un succès planétaire aux profits dilués
Lancé en 2022 sur PS4, PS5, Xbox One, Xbox Series et PC, Elden Ring a dépassé les 30 millions d’unités vendues. Cet action-RPG en monde ouvert, co-écrit avec George R. R. Martin, a raflé de multiples titres de Jeu de l’année et redéfini la formule souls-like à grande échelle. Pourtant, Kadokawa ne profite qu’indirectement de ce triomphe. L’accord de publication international signé avec Bandai Namco confie à ce dernier 90 % des ventes hors du territoire japonais. Résultat : la croissance des profits de l’éditeur externe a largement surpassé celle de Kadokawa, alors même que FromSoftware, détenu majoritairement depuis 2014, porte tout le risque créatif.
La mécanique du « profit leakage » décortiquée
Les chiffres donnent le vertige. Le retour sur capitaux propres (ROE) de Kadokawa a chuté de 9,4 % (exercice clos en mars 2022) à 0,5 % l’an dernier. Le bénéfice d’exploitation annuel pour l’exercice se terminant en mars 2026 a plongé de 51 %, à 8,1 milliards de yens. Une cyberattaque au premier trimestre 2026 a aggravé la situation, avec une perte de 2 milliards de yens (environ 13,5 millions de dollars) et un recul de 10,1 % du bénéfice net. Paradoxalement, le segment jeu vidéo a bondi de 80,2 % sur un an, porté par l’extension Shadow of the Erdtree, pour atteindre 7,74 milliards de yens de ventes. Oasis y voit la preuve que Kadokawa laisse filer une manne colossale en ne s’auto-éditant pas à l’international.
Kadokawa tente de capitaliser sur l’univers d’Elden Ring
Face à cette pression, le groupe met en avant ses efforts transmédia. Plusieurs mangas officiels ont vu le jour : la série comique Elden Ring – Voie vers l’Arbre-Monde, le webcomic vertical Elden Ring Become Lord et Tales from the Distant Interstice. Publiés en volumes reliés et en numérique sur les plateformes Kadokawa, ils sont diffusés en plusieurs langues. L’alliance stratégique avec Sony Group, qui détient environ 10 % du capital, vise à renforcer l’exploitation des propriétés intellectuelles dans l’animation et le cinéma. Mais pour Oasis, ces initiatives restent très en deçà du potentiel d’une licence capable de générer des dizaines de millions de ventes.
Un bras de fer qui dépasse le simple jeu vidéo
L’issue de l’AGM conditionne l’avenir de FromSoftware. Si Natsuno conserve son poste, la pression d’un actionnaire aussi déterminé pourrait accélérer l’internalisation de l’édition mondiale pour les prochains titres du studio, qu’il s’agisse d’une suite spirituelle d’Elden Ring ou d’une nouvelle licence. Cette bataille illustre comment les logiques financières prennent le pas sur les priorités créatives : les dirigeants sont sommés de maximiser la capture de valeur à court terme, au risque de fragiliser des partenariats historiques. Le jeu vidéo japonais retient son souffle.



