L’annonce a fait l’effet d’un coup de tonnerre. Sony a confirmé qu’il cessera la production de disques physiques pour les nouveaux jeux PlayStation à compter de janvier 2028. Une bascule irréversible vers un avenir entièrement dématérialisé qui réactive de sombres prédictions. Parmi elles, celles d’Hideo Kojima, qui dès août 2021 alertait sur un futur où les joueurs pourraient perdre le contrôle de leurs propres bibliothèques.
La fin d’une époque programmée
La date butoir est désormais gravée dans le marbre : à partir de janvier 2028, tous les nouveaux titres PlayStation ne seront plus disponibles qu’au format numérique. Que ce soit via le PlayStation Store ou sous forme de codes d’activation chez les revendeurs, l’objet disque disparaît du paysage pour les prochaines sorties. Il est crucial de souligner que cette mesure ne concerne que les jeux lancés après cette date. Aucun titre publié avant fin 2027 ne sera retiré des bacs physiques dans l’immédiat, mais l’orientation stratégique est sans appel.
Cette décision s’inscrit dans une accélération industrielle où les ventes de machines sans lecteur de disque explosent. Déjà en 2025, près de 50 % des PS5 vendues étaient des modèles sans lecteur, portées par la PS5 Pro, dont le design est exclusivement numérique. Un chiffre qui met en perspective les récentes décisions de géants de la distribution comme Best Buy aux Etats-Unis, qui a planifié le retrait total des médias physiques, jeux, DVD et CD inclus, de ses rayons dès le début de l’année 2026. Target envisagerait même de se séparer de ses rayons jeux vidéo traditionnels d’ici fin 2025.
Kojima, prophète d’une inquiétude partagée
Le 5 août 2021, Hideo Kojima, créateur visionnaire derrière Metal Gear Solid et Death Stranding, postait sur les réseaux sociaux un message dont la force résonne aujourd’hui avec une acuité particulière. « Finalement, même les données numériques ne seront plus détenues par les individus de leur propre initiative« , écrivait-il. Il mettait en garde contre un avenir où l’accès à la culture, qu’il s’agisse de films, de livres ou de musique, pourrait être soudainement révoqué.
Son raisonnement allait plus loin. Le créateur estimait que notre capacité à profiter de nos oeuvres préférées dépendrait de changements majeurs dans le monde, de décisions gouvernementales ou de tendances commerciales. Une situation qu’il résumait avec une franchise désarmante : « Je serais un démuni. C’est ce qui me fait peur. Il ne s’agit pas d’avidité. » Des propos aujourd’hui jugés « prophétiques » par de nombreux joueurs face aux annonces de Sony.
Les implications radicales du tout-dématérialisé
L’avertissement de Kojima soulève la question centrale de la propriété intellectuelle et matérielle dans l’univers vidéoludique. En abandonnant le support physique, le joueur n’achète plus une copie tangible d’une oeuvre, mais une licence d’accès, potentiellement révocable. Ce glissement modifie radicalement la relation au jeu, le transformant en un service temporaire plutôt qu’en un bien culturel durable.
Les implications sont larges. Un jeu entièrement numérique peut être retiré d’un store sans recours pratique pour son possesseur. Des modifications ou des censures peuvent être appliquées silencieusement via des patchs obligatoires. Plus simplement, la possibilité de prêter ou de revendre un titre est anéantie. L’écosystème se referme autour d’un contrôle centralisé par les plateformes, où l’utilisateur est dépendant de la bonne volonté et du modèle économique d’une entreprise pour continuer à accéder à sa propre bibliothèque.
Un marché du jeu vidéo en pleine mutation
La stratégie de Sony ne surgit pas du néant. Les tendances du marché dressent le portrait d’une industrie prête à sauter le pas. Outre les chiffres déjà évoqués pour la PS5, l’écosystème Xbox a embrassé le tout-numérique de manière encore plus spectaculaire. En 2025, 75 % des consoles Xbox vendues étaient des modèles sans lecteur, une proportion gonflée par le succès de la Xbox Series S, conçue dès l’origine comme une machine 100 % dématérialisée.
Chez les éditeurs tiers, le discours est identique. Un dirigeant d’Ubisoft a par exemple comparé le futur du jeu physique à celui du vinyle dans la musique : un marché de niche destiné aux éditions collector et aux passionnés. L’analogie est parlante. L’industrie voit dans le dématérialisé des marges plus élevées, l’absence de stocks et de logistique, et une synergie parfaite avec les modèles par abonnement comme le PlayStation Plus ou le Game Pass, où l’on accède à un catalogue changeant plus qu’on ne possède un jeu.
Au-delà du disque, un héritage en péril
Le débat dépasse la simple commodité du support. L’inquiétude de Kojima est aussi celle de nombreux défenseurs de la préservation vidéoludique. La disparition du disque efface un support matériel stable et durable, crucial pour les collectionneurs, les musées et les historiens. Sans copie physique, de nombreux titres risquent de devenir inaccessibles à jamais une fois les serveurs fermés ou les licences expirées. La peur d’un futur où le patrimoine vidéoludique dépendra exclusivement de la bonne volonté commerciale des plateformes est un élément central de cette vision « effrayante ».
Ce chemin est un écho fidèle à celui suivi par la musique et le cinéma, où la dématérialisation a renforcé le contrôle des plateformes de streaming et fragilisé l’accès à des oeuvres hors catalogue. Le jeu vidéo, avec ses composants en ligne et ses patchs, pousse cette logique à son paroxysme. La bascule de Sony en 2028 ne marque donc pas la fin des disques, mais une étape décisive vers un écosystème où l’accès l’emportera définitivement sur la possession.



