Reporters sans frontières (RSF) a dévoilé le 12 mars 2020, à l’occasion de la Journée mondiale contre la cybercensure, un projet aussi ingénieux qu’inattendu : The Uncensored Library. Il s’agit d’une bibliothèque virtuelle entièrement construite dans Minecraft, conçue pour diffuser des articles de presse censurés ou interdits dans leur pays d’origine. Une manière de faire du jeu vidéo le plus vendu de tous les temps un véritable outil de liberté d’expression.
Un sanctuaire numérique pour la liberté de la presse
L’initiative, lancée en collaboration avec le collectif de constructeurs BlockWorks, prend la forme d’un édifice monumental composé d’environ 300 livres, répartis dans douze ailes distinctes. Pour donner une idée de l’ampleur du projet, RSF Allemagne précise que l’ensemble a nécessité plus de 12,5 millions de blocs. Les joueurs peuvent accéder à cette bibliothèque en se connectant au serveur visit.uncensoredlibrary.com, ou en téléchargeant la carte du monde pour une consultation hors ligne. L’objectif est clair : permettre à des journalistes réduits au silence de retrouver une plateforme, en utilisant un jeu dont la popularité et l’architecture technique le rendent difficile à bloquer.
Pourquoi Minecraft est le refuge idéal contre la censure
Le choix de Minecraft par RSF est tout sauf anodin. Le jeu, un bac à sable de construction et de survie créé par Markus « Notch » Persson en 2009, est devenu un phénomène culturel planétaire. Racheté par Microsoft en 2014 pour 2,5 milliards de dollars, il s’est écoulé à plus de 350 millions d’exemplaires, ce qui en fait le jeu le plus vendu de l’histoire. Sa base installée gigantesque, sa disponibilité sur toutes les plateformes (PC, Mac, consoles, mobiles) et sa nature de jeu « inoffensif » en font un support idéal pour contourner la censure. Contrairement à un réseau social classique, un serveur Minecraft est décentralisé, et son trafic chiffré se fond dans la masse des millions de connexions quotidiennes. Bloquer le jeu reviendrait à priver toute une population d’un loisir de masse, un coût politique souvent trop élevé pour les régimes autoritaires.
Des contenus du monde entier, en plusieurs langues
Dès son lancement, la bibliothèque donnait accès à des articles censurés liés à cinq pays. Le projet n’a cessé de s’enrichir, et en 2021, RSF a ajouté deux nouvelles salles. Aujourd’hui, les visiteurs peuvent y consulter des textes interdits en Arabie saoudite, en Égypte, au Mexique, en Russie et au Vietnam. Chaque article est disponible en anglais et, le plus souvent, dans sa langue d’origine, garantissant ainsi un accès fidèle à l’information pour les populations concernées.
Un jeu aux possibilités infinies au service d’une cause
L’utilisation de Minecraft comme outil d’expression n’est pas nouvelle. Le jeu, dont la version 1.0 est sortie en novembre 2011, est depuis longtemps un support pour des projets éducatifs et artistiques. Sa version Education Edition est d’ailleurs utilisée dans des écoles du monde entier. La structure même du jeu, basée sur des voxels et un monde généré de manière procédurale, permet de créer des environnements complexes où le texte, via des livres et des panneaux, peut être intégré directement dans l’architecture. Cette capacité à construire des mondes entiers, couplée à une communauté de millions de joueurs, offre une caisse de résonance unique pour des causes comme celle défendue par RSF. La bibliothèque s’inscrit ainsi dans la longue tradition d’un jeu qui, de ses débuts en Java jusqu’à l’unification sous la Bedrock Edition, n’a cessé de repousser les limites de la créativité.

