Le marché noir de Pokémon Go vient de franchir un cap aussi spectaculaire que controversé. Un Mewtwo d’une rareté absolue, distribué lors d’un événement physique à Times Square pour le dixième anniversaire du jeu, a trouvé preneur sur eBay pour la somme vertigineuse de 10 100 dollars. Une transaction qui met en lumière les dérives spéculatives autour des créatures de poche de Niantic, en violation totale des règles du jeu.
Un Pokémon taillé pour la spéculation
Ce Mewtwo n’est pas un légendaire ordinaire. Capturé en juillet 2024 lors d’un raid géant organisé à New York dans le cadre des festivités du dixième anniversaire, il cumule plusieurs caractéristiques qui en font un objet de collection numérique ultime. D’abord, son lieu de capture : un fond exclusif « Times Square » atteste de son origine new-yorkaise, un marquage géographique que Niantic a déjà utilisé par le passé pour des Pokémon exclusifs à certains continents, comme Tauros ou Kangourex. Ensuite, ses statistiques : il s’agit d’un « Hundo », comprenez un Pokémon aux IV parfaits (100 % dans toutes les statistiques), le graal pour les dresseurs les plus exigeants. Enfin, sa disponibilité a été extrêmement limitée : seuls environ 2 000 dresseurs invités, aux côtés de médias et d’influenceurs, ont pu participer à ce raid unique.
Cette combinaison de rareté géographique, de perfection statistique et de distribution restreinte s’inscrit dans une longue tradition chez Niantic. Depuis le lancement du jeu en 2016 sur iOS et Android, le développeur a régulièrement joué sur la rareté contrôlée de certains Pokémon pour créer un sentiment d’urgence chez les joueurs. Les EX-raids sur invitation, les formes spéciales comme l’Armored Mewtwo promotionnel, ou les apparitions limitées lors des Go Fest et Safari Zones ont tous contribué à transformer certains spécimens en véritables trophées numériques.
Des enchères qui s’envolent
La mise en vente de ce Mewtwo a rapidement déchaîné les passions sur eBay. Selon le créateur de contenu RaspberryWeiner, qui a suivi l’affaire, l’enchère victorieuse a atteint 10 100 dollars après pas moins de 45 offres. Mais ce n’est pas un cas isolé : une version standard du même Mewtwo s’est vendue 5 000 dollars le 14 juillet, tandis qu’une variante Shiny a trouvé preneur pour 4 000 dollars. La plupart des annonces se situent dans une fourchette autour de 5 000 dollars, confirmant que ce Pokémon new-yorkais est perçu comme un investissement par certains collectionneurs.
Ces montants rappellent les dérives observées dans d’autres jeux service, où des objets ou personnages ultra-rares atteignent des prix à quatre ou cinq chiffres sur des marchés parallèles. Dans Pokémon Go, la revente de comptes contenant des légendaires parfaits ou des shiny exclusifs est un phénomène bien documenté, malgré les vagues de bannissement régulières. La structure technique du jeu, qui permet à Niantic d’activer ou de désactiver des tables de spawn par zone géographique, rend possible cette rareté artificielle qui alimente la spéculation.
Une violation flagrante des conditions d’utilisation
Ces transactions sont pourtant strictement interdites par les conditions générales de Pokémon Go. Le jeu de Niantic, partenaire de The Pokémon Company et Nintendo, prohibe explicitement la vente de comptes, de monnaie virtuelle ou d’objets sur des plateformes tierces. La communauté a d’ailleurs réagi avec un mélange de dégoût et d’outrage, accusant les joueurs sélectionnés pour l’événement de transformer une célébration en opportunité mercantile plutôt que de profiter de l’expérience collective.
Face à la polémique, un vendeur identifié sous le pseudo LegoMasterBuild a publié une vidéo d’excuses de quatre minutes, affirmant qu’il ignorait que cette pratique était interdite. Une défense qui peine à convaincre, tant les règles de Niantic sont claires sur ce point. Certains vendeurs mentionnent également le « flying », une pratique consistant à se rendre physiquement à New York pour réaliser l’échange en personne, ce qui implique souvent du spoofing (traçage de localisation), une autre activité formellement proscrite par le développeur.
Un écosystème numérique sous tension
Cette affaire illustre les tensions qui traversent Pokémon Go, près de dix ans après son lancement. Le jeu, qui s’appuie sur la géolocalisation GPS et la réalité augmentée pour faire apparaître des Pokémon dans le monde réel, a connu un succès planétaire dès l’été 2016, dépassant même Twitter en nombre d’utilisateurs quotidiens. Mais la stratégie de Niantic, qui consiste à maintenir un flux constant de nouveaux contenus et d’événements exclusifs pour relancer l’intérêt, crée aussi un environnement propice au FOMO (peur de manquer) et aux dérives spéculatives.
Mewtwo occupe une place à part dans cet écosystème. Pokémon légendaire emblématique depuis les versions Rouge et Bleu de 1996, il a longtemps été considéré comme l’un des meilleurs attaquants psy en raid et en PvP, particulièrement avec certaines attaques « legacy » obtenues uniquement lors d’événements limités. Son historique dans Pokémon Go, entre EX-raids sur invitation, formes spéciales promotionnelles et apparitions restreintes, en fait un candidat naturel pour ce type de marché parallèle. Malgré les risques de bannissement, les profits potentiels, jusqu’à 10 000 dollars pour un seul Pokémon, restent un puissant moteur pour certains joueurs prêts à contourner les règles.

